Il existe depuis une vingtaine d’année, de la part de certains artistes, une réelle volonté d’investir la vie quotidienne et de s’y fondre. Wim Delvoye fait partie de ceux-là. Depuis quelques années, il est devenu un réel entrepreneur. Il ne vend pas sa production personnelle, ses créations, mais la production des ses entreprises.
Pour Wim Delvoye, l’artiste se doit d’être au coeur du monde dans lequel il vit. L’artiste se fait observateur mais aussi, et surtout, acteur de la société qui est la sienne : il investit la vraie vie, le temps et l’espace réels. Il ne craint pas d’utiliser des formes appartenant à des domaines extra artistiques, bien au contraire, s’il se fond dans la vie courante, s’est pour mieux la critiquer. Approchons-nous sans plus tarder des deux principales entreprises de Wim Delvoye aujourd’hui : Cloacaet Art Farm.
Cloaca, dont il existe aujourd’hui huit versions, est une machine qui reproduit le système digestif. Lorsqu’elle est exposée, Cloaca est alimentée et produit des fèces. Wim Delvoye a imaginé cette machine et a collaboré avec des ingénieurs et des scientifiques pour la réaliser. Ces machines ne sont pas à vendre. C’est leur production qui est à vendre. Cloaca fonctionne comme une entreprise dans le sens où Wim Delvoye émet des obligations sur celle-ci. Cloaca est ainsi cotée en bourse, et les obligations engendrent des dividendes annuels pour les détenteurs.
L’entreprise Cloaca produit et distribue au sein du marché de l’art des produits, comme toute entreprise soucieuse de dégager un maximum de bénéfices sur sa marque, tout en favorisant sa promotion. Sont ainsi disponible des T-shirts Cloaca, du papier toilette Cloaca, des livres sur Cloaca, et la poupée Wim Delvoye, qui n’est en toute logique ni signée ni numérotée. Lors des expositions de Cloaca, ces produits dérivés sont vendus dans des Cloaca shop, c’est-à-dire des boutiques entièrement dédiées à Cloaca.
Notons aussi, et cela n’est pas anodin, que Cloaca, a son propre site internet :www.cloaca.be . Le visiteur peut y voir les obligations de Cloaca, des photos des différentes versions de la machine et pouvait y commander des étrons emballés sous vide et estampillés du logo Cloaca, le premier par exemple, détournant ceux de Ford et de Coca Cola. Le visiteur y trouvera également des informations sur les expositions passées et biographiques, ainsi que des articles sur Cloaca, téléchargeables. On peut se risquer à avancer que la partie la plus intéressante est la partie appelée « As seen on TV ! ». Elle consiste en des témoignages d’acquéreurs d’étrons de Cloaca, à la manière des publicités pour les régimes miracles et autres objets indispensables à la ménagère. Il nous est dit que cet investissement à bel et bien changé positivement la vie de ces collectionneurs d’art. Il est annoncé au visiteur du site internet que les collectionneurs, grâce à leur merde, ont de meilleures relations avec les autres, une meilleure sexualité, une meilleure vie, une plus grande confiance en eux et sont plus riches !
Ces cacas sont ainsi présentés comme des fétiches, gris-gris, faisant office de véritable baguette magique censée changer, et ici au sens premier, la merde en or. Pour le commun des mortels, la marchandise suprême, objets de tous les désirs serait une belle voiture ou un écran plasma, voire un solitaire, mais ici la merde se veut objet de désir pour les collectionneurs d’art. Et elle y parvient dans le sens où c’est une preuve de goût aujourd’hui, de la part des collectionneurs d’avoir un étron produit par Cloaca. D’une part car en en possédant un, le collectionneur montre qu’il sait apprécier le travail de Wim Delvoye, et ainsi, prouve qu’il est ouvert d’esprit, intelligent et cultivé. D’autre part, car cela montre qu’il sait investir dans des artistes dont la côte va grimper.
En plus de la plus value sociale, il en dégagera donc une plus value financière, car son étron lui permettra d’en dégager des bénéfices s’il décide de s’en séparer. Grâce à Wim Delvoye et à Cloaca, la merde, et pas de la merde d’artiste, de la merde produite par une machine à merde cotée en bourse, devient objet de désir et de spéculation pour les collectionneurs d’art, c’est-à-dire, quelques-unes des personnes les plus riches et les plus influentes de ce monde.
English Synopsis:
Named for the ancient sewer in Rome, Belgian conceptualist Wim Delvoye's new and improved "Cloaca" is a room-sized shit-making machine whose bowels process two meals a day as well as a mouthful of complex themes: scatalogy, hi-lo culture, the aesthetics of the ugly and disgusting, man as machine and vice-versa. Savvy collectors can't decide if it is crap or art or crappy art!
The first Cloaca machine was exhibited at the MuHKA (Museum of Contemporary Art in Antwerp) in 2000.
There are several Cloaca set-ups: the original setup is that of a series of containers in glass on a long table, while the more modern ones are comparatively shorter, digesting food through what looks like a series of washing machines.
The logo and other promotional art work of the Cloaca project are a parody of the logos of Coca-Cola, Ford, Mr. Clean, and other brands. The feces produced by the Cloaca machines are sold vacuum-packed in translucent boxes.
Cloaca has its own website, www.cloaca.be
Wim Delvoye was born in 1965. His work has been shown internationally, including at the San Francisco Art Institute, the Moscow Art Fair, and the 2000 Venice Biennale. He lives an works in Ghent. Indpendent curators and collectors follow his innovative quasi and queasy science.



