Art as a Pig Farm

La Chine est un paradis pour les entrepreneurs désireux d’économiser de l’argent et de passer outre certaines contraintes européennes. Il n’est donc pas surprenant de voir s’envoler pour la Chine pour y ouvrir sa ferme d’art, Art Farm. Dans les alentours de Beijing, il élève une vingtaine de cochons qui sont chouchoutés par des villageois locaux. Comme tous les chefs d’entreprise, il emploie des ouvriers qu’il rémunère, et gagne de l’argent en vendant la production de sa ferme.

Le bien et le service que fournit cette entreprise consistent en des œuvres d’art. Voici comment elles sont produites : dans leur jeune age, les cochons sont tatoués une fois par semaine, sous une légère anesthésie, par les employés ou par Wim Delvoye. Les motifs des tatouages s’inspirent de la culture populaire et vont des motifs des prisonniers russes aux princesses Disney, en passant par le logo de Cloaca ou celui de Louis Vuitton. Ensuite, les cochons grandissent et grossissent, allant parfois de 30 à 200 kg. Leur tatouage devient lui aussi de plus en plus grand au fur et à mesure que le cochon vieillit. Une fois arrivé à sa taille idéale, le cochon est abattu. A ce moment là, la peau est retirée, tendue, tannée, encadrée et vendue. Parfois le cochon est empaillé. Il y a œuvre quand le cochon est mort. Avant cela, quand le cochon est en vie, il y a art, art vivant.

Tout comme pour "Cloaca", il est question de la valeur de l’art, de la façon dont on le considère aujourd’hui. Mais la question d’appartenance à un groupe est tout aussi importante. De même que le PDG de Nike promeut sa marque, et tente de lui associer un mode de vie, de créer une communauté d’acheteurs partageant les mêmes désirs, le même idéal de vie, Wim Delvoye joue, à travers sa ferme, sur cet esprit d’appartenance à un groupe partageant les mêmes valeurs. Le tatouage est chez les hommes un signe d’appartenance à un groupe, souvent en marge des normes pré-établies. Par le tatouage, on montre aux autres, et à soi-même, ses modèles de vie, ses aspirations et ses convictions personnelles. Encrer dans sa peau Cendrillon s’est affirmer un idéal bien différent que d’encrer un diable chevauchant une Harley. Lorsque cet idéal est inscrit sur la peau d’un cochon, le ridicule fait son apparition. De même, collectionner de l’art marque l’appartenance à un groupe, restreint et prestigieux. Et être le possesseur d’une œuvre de Wim Delvoye signale l’appartenance à un groupe encore plus restreint et encore plus prestigieux. Une once de ridicule ne pointe-t-elle pas son nez quand cette œuvre consiste en la peau tatouée d’un cochon, lorsqu’on sait ce qu’est un tatouage et ce qu’il dit, et ce qu’est un cochon ? Au dernier niveau, Wim Delvoye fait partie de la communauté des entrepreneurs ayant délocalisé leur production en Chine afin de faire des économies sur les salaires des ouvriers et de profiter d’une législation plus souple, notamment du point de vue sanitaire, et dégageant de substantiels bénéfices de la vente de sa production.

En tant qu’entrepreneur de son temps, Wim Delvoye communique aussi beaucoup sur sa ferme. De nombreuses photographies sont en effet disponibles sur internet témoignant de son activité que se soit sur le site de Art Farm ou ailleurs. Elles montrent de jolis cochons roses tatoués, marchant dans l’herbe verte, dormant dans leur boxe propre et de taille raisonnable. Pour les gens soucieux du respect des animaux, on peut également voir comment ils sont tatoués, c’est-à-dire, anesthésiés, et allongés sur une table. Ils semblent ne pas souffrir, contrairement aux cochons élevés en batterie, et sauvagement assassinés pour garnir nos frigos et rassasier notre désir de chair fraîche. Les cochons élevés par les employés de Wim Delvoye sont très bien traités, ils ont d’ailleurs des prénoms : Louise, Sabine, Jonathan, Wim, Sylvie, Arielle…

Courtesy of Aurelie Bousquet

English synopsis:

Delvoye emerged in the early nineties, a cunning original, he takes ordinary working class objects and transformed them into luxury products. Like many other artists of the nineties, he has employed the strategy of constructing enlarged versions of familiar objects from unfamiliar materials to ironic effect. But while in the hands of so many other artists this subject-material dialectic has become a predictable, Delvoye used it to build a product range of the most morally ambiguous works of art of our age. Delvoye is unique in his ability to produce work that is remorselessly cynical (cynicism is the new ism) and hopelessly utopian at the same time. His tattooed pigs are the the most advanced formulation of this ambiguity to date. He began tattooing pigs in Belgium in the nineties, and taking advantage of the less developed regulation of economic activity in emerging capitalist economies, he moved his project overseas – a process which is known as ‘globalisation.’

Delvoye opened a pig farm on the outskirts of Beijing. There he has been breeding twenty pigs. Once a week they have been tattooed under mild sedatives with diverse motifs from Russian prison tattoos, Walt Disney or luxury brand. At first sight these works of art appear, like so much other nineties art, another dada-ist joke about the endgame of contemporary art : the pig as an artwork ; tattooing as the new painting ; farming as a mimesis of economics of the capitalist art market (Delvoye has sold shares in his artfarm). They are also, like other works by Wim, another mediavel symbol of human vanity – the fashion for tattooed self-decoration among young Western consumers, with its significations of physical power, sexual desirability and hipness, now mocked by its transferal to lowly animal skins. Yet the tattooed pigs are also a perversely idealist project. Delvoye’s pigs have been saved from China’s factory farms. The impoverished Chinese farmstead has become ennobled as an artist studio ; the farm hands have become artist’s assistants.

Delvoye’s pig farm, it could be argued, is a prototype for a better world. In this way Delvoye has parodied what French theorists and German curators call ‘parallel structures’ – in which the artist uses his privileged position free from the constraints of consumerism and corporate marketing to create prototypes for a better world. Hence pigs as works, rather than pork. Elements of appropriation, he signs his name in the style of the Walt Disney logo, parallel structures/ utopianism, dada anti-art statements mediavelism (the gothic, symbols of vanitas, stained glass, scatology), industrial processes and computer-assisted design. Savvy collectors need to keep a close eye on his innovations and ideas.